THE PLACE OF ANCIENT AGRICULTURAL PRACTICES AND TECHNIQUES IN YEMEN TODAY:
PROBLEMS AND PERSPECTIVES
Sanaa, Yemen
June 18-20, 2000

Une culture de la terre et de l'eau : l'exempledu sorgho

by Dr. Geneviève Bédoucha

CNRS, PARIS

Cette grande disparité régionale du Yémendont nous avons tous conscience s'accompagne d'une grandediversité des stratifications sociales, des structuresfoncières mais aussi des pratiques juridiques même si leréférent commun est l'islam, sujet d'ailleurslui-même à différentes interprétations. Jemontrerai toutefois que la présentation et l'analyse, enethnologue, des matériaux concernant une vallée bienparticulière (mais pas forcément la valléevoisine !) peuvent susciter une réflexion comparative et unquestionnement plus large.

Des années ont passé depuis l'enquêtemenée dans une vallée de la région deSa‘adah qui date déjà suffisamment pour que toutce que je décrive ici puisse être en partietransformé : voilà qui s'inscrit d'emblée dansle débat qui nous concerne tous : la rapidité deschangements en cours et l'urgence de nous en alerter. Onconnaît bien les bouleversements qui se sontopérés dans les dernières décennies pourpouvoir pressentir ceux à venir si l'on n'intervient pas ;déjà à l'époque de l'enquête, uneévolution était prévisible dans la vallée: dépendance accrue par rapport au marché,affaiblissement de l'agriculture vivrière mais aussiraréfaction de l'eau du fait de la multiplication des puitspar forages.

La vallée dont il s'agit, Wâdî‘Akwân, est située dans les hauts plateaux àl'extrême nord du Yémen. Enserrée de montagnesbasses, elle s'étire sur quelque 5 km de long, à 1 600m. d'altitude. D'amont en aval, un système complexe debarrages, de dérivations, de canalisations a étémis en place par les hommes des différents hameaux de lavallée pour l'irrigation de leurs différents terroirsen temps de crues et, en dehors des périodes de crues, parl'eau extraite des puits.

La vallée forme à elle-même une unitéclairement définie : les hommes qui l'habitent seréclament tous d'une ascendance commune et la valléetient son nom de l'ancêtre éponyme du groupe : ancrageterritorial et référence ancêtre contribuentà la définition de soi. Le nom, ‘Akwân,désigne ainsi tout à la fois une unité socialeet un territoire dont l'espace est précisémentlié au contrôle du wâdî. Là oùd'autres eaux se joignent en aval au Wâdî‘Akwân, un autre groupe tribal est installé et lewâdî change de nom. Tout ceci est très viterésumé mais a une grande importance, car on voit bienqu'à une unité sociale bien précise estassocié à un système technique bienindividualisé : ainsi les hommes ont-ils à gérerde façon autonome leur propre système derépartition des eaux. Cela m'amène au premier point quej'aimerais souligner : on est, à juste raison, fascinépar les grands systèmes hydrauliques de l'Antiquitécomme celui de Mareb ou par l'ampleur des systèmes mis enoeuvre jusqu'à nos jours dans les grands wadis. Mais un peupartout au Yémen, au sein de vallées plus modestes, leshommes ont dû aussi mettre en place des systèmestechniques d'irrigation à petite échelle et assurer lagestion de systèmes sophistiqués de répartitiondes eaux. Là, comme ailleurs, dans toute sociétépratiquant une agriculture irriguée, la coopérationdans les tâches à accomplir et parfois dans l'urgence,la solidarité, sont essentielles. Ces capacités degestion, de concertation, de mobilisation, sont une richesse en soiqu'une politique de développement doit savoir préserveret utiliser. La gestion de tout ce qui relève de l'irrigation,le système technique lui-même, mais aussi les pratiquescoutumières qui y sont attachées sont partintégrante, constitutive du groupe : endéposséder les hommes serait lesdéposséder de ce qui contribue aussi à fonderleur identité. J'ai observé et analysé lesconséquences d'un tel processus dans lessociétés oasiennes du Sahara eu Maghreb.

Deuxième point sur lequel j'aimerais aussi attirerl'attention, le rapport au travail de la terre des hommes de cettevallée des hauts plateaux, différent de celui que l'onpeut observer dans d'autres régions du Yémen ou pluslargement dans d'autres régions du monde arabe et musulman.Des variations considérables existent en effet, notamment dansla notion du déshonneur lié à certainestâches agricoles ou au contact avec certaines matières.Le goût même pour le travail de la terre, l'ardeur autravail sont des qualités fièrement revendiquéespar les hommes de la vallée et plus largement des hautsplateaux. La réussite de leurs cultures, la beauté deleurs champs irrigués font aussi l'honneur des hommes de tribuet ils sont autant susceptibles dans ce domaine que dans ceux quitouchent à leur vie privée. Cet intérêtmarqué pour le travail de la terre est également unatout à prendre en considération dans une politique dedéveloppement.

La culture du sorgho est essentielle dans la vie des hommes deshauts plateaux : elle occupe la majeure partie des terres duwâdî et exige l'attention des hommes et des femmes durantsix mois de l'année, du printemps à l'hiver, elle aaussi une forte valeur sociale et symbolique. La prégnance decette culture est telle que ses différentes étapes, sesdifférents moments et son évolution durant lapériode dite callân servent plusgénéralement de repères dans le temps aux hommesdu wâdî, de calendrier qui vient rythmer les autresactivités. En cela, il double, explicite, vient confirmer lecalendrier stellaire.

Comme dans d'autres régions du Yémen des hautsplateaux en effet, c'est le cours des étoiles ici qui scandeles activités des hommes aux champs et annoncent les diversesmanifestations climatiques. Labours, semailles, moissons, taille desarbres, coupe du bois mais aussi périodes de pluies, desécheresse, de grand froid sont précisémentliées au lever de certaines étoiles. Au nombre de 14,elles reviennent deux fois dans l'année sans qu'on les nommedifféremment à leur récurrence. Toutes durent 13jours sauf une, présente 14 jours. Dans leur nombre comme dansleur nom ou dans la durée des saisons, et les proverbes quis'y attachent, d'innombrables variantes apparaissent selon lesrégions. Ne serait-ce que dans la vallée, onconnaît deux scansions différentes de l'année.L'une sépare l'année en trois saisons :

-l'époque du printemps : es-sêf

-‘allân, du début des semailles à celui de la fauche du sorgho, époque la plus chaude de l'année

-l'hiver, esh-shita'

L'autre scansion est celle des pluies qui amènent les crues. Ce sont les pluies qui dessinent les saisons.

-wasmî en période d'hiver au moment de l'étoile kelb

-er-rabî‘, deuxième époque de pluies toujours en période d'hiver, attendue durant trois étoiles, shayl, râbi‘ et hâmes

-es-sîf lorsque revient kelb pendant la période de printemps/été cette fois. Ce sont les fortes pluies de printemps, qui permettront les semailles de sorgho.

-el-harif, les pluies d'été au moment des étoiles râbi‘ et hâmes

C'est dire que les connaissances des hommes en matièreagricole sont liées à un savoir plus large, enmatière astronomique notamment, qui, s'il n'est pas, dans sasophistication, partagé par tout le monde, fait partie dupatrimoine commun.

Le sorgho est partout présent dans l'univers domestique :il est à la base de l'alimentation traditionnelle, les femmespuisent chaque jour dans les réserves de la pièceà grains dont elles détiennent la clef. Dans certainesrégions du Yémen, on nomme le sorgho ta‘am,« la nourriture », et le sorgho est bien la nourriture parexcellence ; mais de façon générale, l'ensembledes productions locales est fortement valorisé. Dans lavallée, tout ce qui est préparé à base desorgho a un terme générique qui résume sonpouvoir nutritif, bâzyat el-aytâm « ce quinourrit », « ce qui rassasie l'orphelin" : la mèrepour celui qui en est privé, la mèrenourricière. Tout au long de l'année, feuilles et tigesservent de fourrage, soit distribués tels quels pour lebétail, soit que l'on ait à préparer de petitsballots dont on nourrit le zébu à la main. Et l"onutilise quotidiennement les cannes comme combustible.

Plutôt que de présenter ici les différentsmoments de la culture du sorgho, depuis les semailles jusqu'audépiquage et au vannage , je choisirai de privilégierles commentaires des hommes à propos des façonsculturales successives de la préparation de la terre avant lessemailles : restituer dans sa précision le discoursindigène, les arguments invoqués, le vocabulaireemployé, révèle en effet une connaissance intimedu lien de la terre et de l'eau et toute la richesse du savoirrural.

- Pour les hommes de la vallée, la meilleure terre pour lesnouvelles semailles est celle qui aura étélabourée après la dernière moisson avant lesfroids et laissée en jachère. Après le froid qui"frappe" la terre (et cela est bon car tous les vers qui s'y trouventvont en mourir), c'est ensuite "le soleil que la terre va endurer"(thammelah el-ardh) ; le soleil " la réchauffe",ihammihâ, "il la féconde", ilegha. Cetteterre deviendra molle et tendre, layyana. Pour ses bienfaits,la jachère est comparée à l'engrais hautementvalorisé, préparé dans le wâdî,damen baladî.

yanik yâ mâli bi sharbet el-kelb

wa in shaghel fil-jawzâ ilidh lil gelb,

"Qu'Il te rassasie, ô mon champ, des breuvages de kelb

et le travail à jawzâ réjouira le coeur !"

C'est à jawzâ, étoile qui suitkelb, que commencent les labours. La crue, parfois plusieurscrues successives ont inondé la terre. On attend que la terresèche un peu, qu'elle perde de sa lourde et compacteconsistance de boue et c'est à jawzâ qu'elledevient bonne à labourer : tîn râteb,râteb évoque à la fois ce qui est tendreet humide. Mais il ne faut pas attendre plus : au-delà,l'humidité risque d'en disparaître et la terre de perdresa qualité. Sêf eth-thawar désigneprécisément cette époque : celle dejawzâ où l'on attelle les zébus pour letravail du labour.

- Hersage, planage, labour, puis l'on recommence. Après ledeuxième hersage, on laisse la terre reposer trois-quartsd'heure/une heure ; la terre doit être sèche sur uneépaisseur de deux doigts, pas plus, toujours ce subtil dosagede la texture de la terre ; si elle reste trop humide, cela nemanquera pas d'attirer les vers qui auront vite fait de manger lessemences. Et un deuxième planage vient parfaire le travailjusqu'à véritablement lisser la terre, " en tasserlégèrement la partie sèche "; cekammûm se pratique " afin que l'humidité de laterre soit retenue " (li el-ham mumtasik) et que les vents nel'en absorbent pas " (li er-ryâh ma ineshfu el-ham).

- Aujourd'hui, après un labour au tracteur qui estdésormais le plus fréquent et un premier nivellementgrossier auquel participe toute la famille, suit un nouveau et longtravail de nivellement à la houe qu'exécutesolitairement l'homme de la famille. Mais rien de comparable avecl'ouvrage et les exigences d'autrefois; l'eau des puits étaitmoins facile à obtenir et dès lors moins abondante quecelle extraite par pompage. "On travaillait la terre inlassablement","on la voulait parfaite" disent les hommes, "de façon àce que soit retardé son besoin d'eau" (hetta yebtiel-mâl men el-muya).

Alors que de nos jours, sur une terre qui a connu le labour autracteur, une irrigation est impérative un mois et vingt joursaprès les semailles, autrefois, le plant pouvait tenir sansautre eau que celle du sayl jusqu'à l'apparition despanicules...

- Pendant la période très courte des semaillesenfin, c'est par vent d'Est (nûdh shergî) que l'onsème de préférence. Le vent d'Est est mêmele vent par excellence des semailles (nûdhel-madhârî), car "il laisse son humiditéà la terre" et il est porteur d'une poussière fine(ghbâr) qui la recouvre et "enveloppera" lessemences.

Aux différentes opérations techniques, àchacune d'elles, sont associés des chants, intimementliés aux gestes qu'ils accompagnent toujours.

On voit bien pour peu que l'on soit attentif au discours, que l'oncomptait autrefois beaucoup plus sur l'eau des crues que sur celleapportée en complément par l'irrigation de l'eau despuits : le tirage animal de l'eau des puits était unetâche longue, pénible, qui exigeait patience, attention,présence ; l'apparition des motopompes déjà achangé les choses. Leur multiplication sans contrôlepourrait avoir des conséquences graves dont on mesureaujourd'hui toute l'ampleur.

Si cette attention extrême portée au travail de laterre traduit l'importance de la culture du sorgho pour les hommes dela vallée, elle révèle surtout lapréoccupation primordiale qui a longtemps été laleur dans un contexte de rareté de l'eau : en garder au mieuxl'humidité de façon à tenir après lessemailles le plus longtemps possible, sans arrosagecomplémentaire.

Ces savoirs ne sont peut-être pas ceux d'agronomes,d'experts, de techniciens, pourtant, ils relèvent de lamême compétence. Nés de l'exigence de faire aumieux avec une eau rare et précieuse, ils sont une richesse aumême titre que l'eau. Ce sont ces savoirs entre autres qu'il nefaut pas laisser disparaître, qu'il faut se garder de remettreen cause, dont il ne faut pas faire l'impasse : on y perdraitbeaucoup.

L'antique tradition dans laquelle s'enracine leur savoir, leshommes en sont pleinement conscients. Ils éprouvent toujoursun sentiment d'émotion, lorsque, à l'ethnologue qui lessollicite, ils ont à exprimer, à verbaliser leursconnaissances, à communiquer ce savoir hérité deleurs pères et transmis depuis des générations,et lorsqu'ils énoncent les poèmes attribuésà ‘Ali ibn Zâ'id dont ils disent plus largementtenir leur savoir en matière astronomique et agricole , ilssemblent en redécouvrir chaque fois beauté et justesse.La poésie chantée est riche de ce savoir ancien, etc'est par elle aussi qu'il se transmet.

Et l'ethnologue ressent une véritable émotionà retrouver aux différents moments de la culture dusorgho aujourd'hui, les mêmes techniques, jusqu'aux gestesparfois, les mêmes façons culturales, ou encore lesmêmes scansions du temps que ceux décrits plusieurssiècles auparavant dans un traité d'agriculturemédiévale … Je n'en prendrai ici que quelquesexemples :

- Ce moment très précis pour semer, huit jourstrès exactement, à cheval entre deux étoiles,les quatre derniers jours de hana‘ah, suivis des quatrepremiers jours de dhrâ‘ : ces huit jours sontdits eth-thamân el-byadh, "les huit blancs" et plus enamont dans la même vallée, el-yed el-hamra', "lamain rouge", sans que l'on sache, ni ici ni là d'ailleurs,aujourd'hui en expliciter le sens. Ces "huit jours blancs" ou encorecette "main rouge" pour désigner la très courtepériode propice aux semailles, sont aussi ces "dix joursélus de Nisan" signalés au XIVèmesiècle.

- Le geste de tasser la terre du pied au moment même dessemailles ou après, lorsqu'on éclaircit les plants,cela varie de vallée à vallée… Mêmechose au XIVème siècle où l'on tasse en semantmais pas toujours, selon la consistance du sol.

- Cette opération qui consiste à creuser les sillonset qui permet ainsi à la fois d'aérer la terre avantirrigation et de rabattre la terre et d'en entourer les jeunes plantstout en arrachant les mauvaises herbes est dite shitawâhou shitay. Ce sont précisément la mêmetechnique, les mêmes gestes que ceux décritsdéjà au XIVème siècle pour lesrégions montagneuses du Yémen et dont on peut supposerqu'ils sont plus anciens encore.

- Le traitement des grains réservés aux semencesdont j'ai pu observer que l'on procède de façonidentique aujourd'hui. Les épis dont les grains étaientles plus gros ont été exposés dressés ausoleil de façon à les faire bien sécher puis ledépiquage en a été fait au bâton;mêmes techniques, mêmes normes et mêmes termes pourles définir au XIVème siècle. Les semences sontensuite conservées dans la pénombre fraîche etventilée de la pièce aux grains.

Cette tradition forte au moins d'un millénaire, on lamesure aussi à la richesse significative desvariétés différentes de sorgho et aufoisonnement même du vocabulaire ayant trait au sorgho qui dansune même région varie encore de vallée àvallée au point que nous pourrions dire que nous en ignoronspresque tout.

Les hommes de cette vallée, mais il semble que nouspourrions dire de façon plus générale lesYéménites, manifestent par ailleurs une grandecuriosité et un grand intérêt pour les techniquesnouvelles, mais jamais une fascination, ils assimilent lanouveauté avec une sorte de liberté. Ils ont leurfaçon à eux d'utiliser les produits nouveaux, de les"acclimater", de les faire leurs, ils n'en sont pas captifs.

Lorsque l'usage du tracteur s'étaitgénéralisé dans la vallée en quelquesannées et avait progressivement remplacé le labourà l'araire tiré par les zébus, les hommesdiscutaient vivement des avantages du recours à cettetechnique sans oublier toutefois les avantages de l'ancienne ;l'esprit critique était de rigueur et s'ils pouvaientdésormais comparer, ils ne s'y trompaient pas. Une lourde partde travail leur est épargnée, mais ils savent aussil'importance qu'avait le piétinement même desbêtes dans l'ameublissement du sol : assis sur le rebord deschamps labourés par le tracteur, ils observaient et admiraientl'extraordinaire rapidité du travail dont ils notaienttoutefois qu'il est " vite bâclé " et, perplexes, ilscommentaient encore : tandis que le tracteur ted‘as,« tasse », « écrase » la terre, le pas desbêtes la laissait légère ; on doit s'enfoncerdans une terre bien labourée et non pas pouvoir y marcheraisément ; les mauvaises herbes, ont-ils constatéenfin, poussent plus facilement sur une terre où estpassé le tracteur... Si l'on est curieux de toutenouveauté et prêt à l'adopter, on teste, on seméfie, on s'interroge, on ne rejette pas pour autanttechniques et savoir-faire traditionnels ; les hommes enfin, faceà toutes sortes d'innovations si soudaines, ont aussi leurpropre inventivité. Avec ces techniques toutes nouvelles, ilsinnovent encore, inventent d'autres usages, des usagesdétournés : ainsi pour nous en tenir à laculture du sorgho dans la vallée au moment dudépiquage, les hommes procèdent au foulage despanicules mûres aux grains d'une dureté à touteépreuve grâce à quelques allers-retours surl'aire à battre d'une voiture, camionnette ou 4X4, et avecquel goût affirmé pour l'efficacité, larapidité, la simplification de la tâche et le plaisird'avoir su imaginer cette très particulière techniquede dépiquage qui vient remplacer le travail harassant dubattage. Certains osent même utiliser cette technique pour leblé, du moins juste pour un dégrossissement de latâche, deux ou trois allers-retours pas plus sur le bléqui vient d'être déposé sur l'aire àbattre…

J'ai voulu, à travers l'approche d'une petitevallée, montrer en quelques pages très brèvesles atouts précieux que possède le Yémen pourréussir une politique de développement et éviterla dépendance des sociétés paysannes :

-foisonnement et richesse des savoirs et savoir-faire

-fierté et conscience des hommes de cette richesse

-longue expérience d'une gestion autonome des affaires locales

-liberté et esprit critique par rapport aux techniques modernes : l'avantage est considérable du fait que les hommes de ces sociétés rurales n'aient pas eu à subir comme ailleurs dans tant d'autres pays l'"exemple" colonial, puis, par la suite, des politiques nationales modernistes affichant à leur tour un parfait mépris pour tout ce qui relevait de savoirs ruraux traditionnels jugés archaïques et arriérés : ce fut le cas au Maghreb notamment où, en deux décennies, des savoirs accumulés pendant des siècles se sont perdus.

Dans le Wâdî ‘Akwân, la place des produitsimportés déjà il y a une dizaine d'annéesn'était pas négligeable, la présence nouvelle duriz , la consommation presque quotidienne du blé qu'ilétait possible désormais de trouver à bas prixet en grande quantité sur le marché pouvaient laissercraindre que la culture du sorgho soit progressivementremplacée par des cultures non alimentaires et pluslucratives, entraînant à plus ou moins long terme uneirrémédiable dépendance des hommes. Le risqueétait grand par ailleurs avec la multiplication des forages devoir s'épuiser les ressources souterraines en eau et enmême temps, avec l'illusion d'une eau trop facilement acquise,de voir peu à peu se perdre l'ensemble de ces savoirs dontj'ai tenté de montrer qu'ils relevaient d'une véritableculture de la terre et de l'eau.

Mais si l'on devait intervenir pour un usage contrôlédes ressources en eau, on ne devra jamais être amenéà retirer aux hommes la maîtrise qu'ils ont depuis dessiècles des choses de l'irrigation et de la terre, et àles rendre passifs face à une politique dedéveloppement à laquelle ils n'auraient pasété associés dès le départ.

Il semble bien d'ailleurs selon des travaux récents que,dans le bassin de Sa‘adah, les hommes aient pris conscience dela nécessité de préserver les ressources en eausouterraines. Ils ont parfaitement saisi les limites et les dangersd'une exploitation irraisonnée des eaux. Ils en ontmesuré de façon palpable les effets. Çàet là, des initiatives se sont fait jour qui montrent que leshommes n'entendent pas perdre le contrôle d'une eau dont ilsconnaissent la valeur, et qu'ils savent s'adapter aux situationsnouvelles créées par le recours à une nouvelletechnologie : une culture de la terre et de l'eau, c'est aussicela.

REFERENCES

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